Émeraude KoukaAuteur Emission Interview 

Émeraude KOUKA, l’interview

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Sir Mategus 1er : Merci cher ami d’accepter mon invitation pour Mwinda Project. En quelques mots, qui est Émeraude Kouka.

Émeraude Kouka : Congolais, auteur d’un recueil de poèmes intitulé Hérésiarque toute la lyre – paru aux éditions Le Lys bleu et actuellement en librairie –, je m’essaie aussi à la critique d’art et littéraire depuis quelques années.

Sir Mategus 1er : ‘ Heresiarque toute la lyre ‘ est ton 1er recueil de poèmes …

Émeraude Kouka : Ce qui m’a donné l’envie d’écrire, c’est la lecture. J’ai découvert la littérature – comme beaucoup de jeunes congolais – au lycée, parce que j’étais inscrit en série A. Durant mes années de collège je lisais surtout des bandes dessinées et des magazines de foot. Mais, en octobre 2008, alors que nous commencions une nouvelle année scolaire, c’était ma première année au lycée, j’ai déniché de la petite bibliothèque de mon père, un roman de Guy Menga, La palabre stérile. Après l’avoir lu, j’ai, moi aussi, voulut partager un imaginaire. Cet élan a quelque peu été freiné, à l’université. J’ai fait des études de droit et, durant mes trois premières années de licence, j’étais surtout intéressé par les sciences sociales. En 2014, alors que je prépare ma licence, un ami me prête Les femmes savantes, une magistrale pièce de théâtre de Molière. Ça m’a redonné envie d’écrire et de relire constamment de la littérature. A la même période je fréquente le Styl’oblique – sans être slameur –, parce que j’y rencontre des amis, comme Arland Mvila qui est un copain de fac, ou l’illustre Black Panther avec qui nous avons fréquenté le même lycée, Saint-François d’Assise, et parce que je suis séduit par cette bande qui, avec les mots de tout le monde, n’écrit comme personne. C’est alors que je fais la connaissance de slameurs comme Prodige Héveille, Hardy Style et même Labrize – qui n’était pas membre du Styl’oblique – dont les encouragements, plus tard, m’aideront à avoir confiance en moi. Je prends aussi part à des ateliers d’écriture animés par l’écrivain Pierre Ntsemou, à l’Institut français. Il nous soumet aux contraintes de la poésie – disons au passage que je n’ai vraiment jamais voulu écrire de la poésie, d’ailleurs je n’avais, à cette période-là, lu aucune œuvre de poésie, pour moi c’était totalement complexe et ennuyeux. J’ai écrit un premier poème qui a été adulé par mes amis slameurs et mon encadreur en atelier, et, petit à petit, j’ai pris goût et j’ai commencé à lire des poètes.

Hérésiarque toute la lyre est porté par un souci d’altérité. Rappelons que depuis le XIXe siècle, les avant-gardes ont déconstruit les préceptes consacrés de l’art poétique, sinon de tous les arts. Ce n’était plus l’époque du grand vers harasser, stricte et bon par lui-même. L’écriture poétique est devenue novatrice, hardie, avec une nette dilection pour le vers libre. Des voix comme Blaise Cendrars, Guillaume Apollinaire, Victor Segalen, Max Jacob, Saint-John Perse ou encore Pierre Reverdy ont exploré des champs nouveaux et éclaté les formes. Bien sûr, on ne saura être exhaustif parce que l’histoire de la poésie en français est vaste, mais il sied aussi de rappeler l’apport des mouvements comme le dadaïsme et le surréalisme, ou l’apparition de remarquables individualités, dans la recherche de l’expressivité, de sensibilités nouvelles et de célébration du monde, comme Jacques Prévert, Jules Supervielle, Henri Michaux, Yves Bonnefoy, Aimé Césaire ou encore Birago Diop. Aujourd’hui, l’usage de la versification française, le renouement avec les formes archaïques du langage, l’exaltation des émotions sont complètement désuets, ataviques. Et c’est tout cela qui caractérise Hérésiarque toute la lyre, d’où le titre, provocateur, polémogène, pour évoquer un livre à la marge de la contemporanéité, telle qu’elle est admise. Il n’est pas étonnant que les premiers avis critiques disent que c’est un livre écrit comme au moyen âge, voire qu’il n’a rien d’africain. « Hérésiarque » veut dire « auteur d’une hérésie », et c’est le premier texte de ce recueil. « Toute la lyre » est une locution adverbiale qui veut dire « et cetera », « et tutti quanti », « et tout le saint-frusquin », « et tralala », « et patati et patata » ; comme pour dire « Hérésiarque (premier poème du livre) et d’autres poèmes du même genre ». Par ailleurs, au-delà de ces aspects techniques qui en disent long sur la sensibilité du poète, l’ouvrage est aussi une interrogation sur l’Afrique, ou, devrais-je plutôt dire, sur notre africanité, sur les poncifs qui caractérisent l’Afrique, en commençant par le nom même du continent, qui n’a rien de subsaharien. Après on y retrouve un texte subversif, à propos des conflits armés qui ont secoué le département du Pool ces dernières années, l’acerbité de la vie avec l’évocation de la mort, du deuil, la tendresse de l’amour, avec le jeu du flirt, les ébats amoureux et, même un peu de tribadisme, la communion avec la nature – aux aurores –, jusqu’à la banale contemplation des simagrées d’une lézarde.

Alors, pourquoi un recueil de poèmes ? Je m’intéresse aussi au roman et je pense avoir un penchant pour les essais, j’en écrirai peut-être à la longue. Mais la poésie est mon acte de naissance littéraire, bien au-delà de la publication d’un livre, en partant du processus de création. C’est le genre littéraire parce lequel je me suis éveillé à l’écriture. Et puis, qui écrit, ou parle, ne peut pas ne pas se servir de poésie : la poésie est partout dans le langage.

Sir Mategus 1er : Pourrais-tu partager avec nous, l’extrait d’un des poèmes du recueil ?

Émeraude Kouka : L’extrait du recueil que je souhaite partager est aussi celui qui est proposé au lecteur en 4e de couverture. C’est exprès que je l’ai choisi. Il parle de ma mélancolie, mon ennui, mon sentiment d’abandon, ma solitude, mon spleen créateur de chaos et d’harmonie, tout ça à la fois. C’est mon texte préféré – je ne pense pas avoir un autre poème que celui-ci, dans lequel j’ai réussi avec justesse, dans le choix des mots, à parler de ce qui m’habitait. J’ai écrit plusieurs textes tristes, mais après celui-ci je n’en ai pas écrit d’autres pour exprimer ma bile noire ou, disons, que je ne les trouvais pas à la hauteur. Il s’intitule « Déréliction » :

Dans l’immense abandon de mon âme d’orgie assoiffée
d’acerbes fanfares me consument.
Le temps, railleur hardi de mon humeur, me grime
des éternels fards d’ire et de mélancolie.
Désormais, mes jours ne seront qu’une parade
exhibée aux yeux de l’auditoire éperdu des graminées
et les fenêtres vermoulues de mon cœur avili
une vulgaire tombe.

Sir Mategus 1er : A quand une petite sœur à ‘ Heresiarque toute la lyre ‘ ?

Émeraude Kouka : Je travaille à l’écriture d’un roman depuis fin 2016, et j’ai bien avancé. L’ouvrage paraîtra au moment opportun.

Sir Mategus 1er : Merci Émeraude Kouka. Un dernier mot ?

Émeraude Kouka : C’est moi qui vous remercie. En dernier lieu, je dirai lisez, surtout de la poésie, parce que, c’est Baudelaire qui le dit : « Tout homme bien portant peut se passer de manger pendant deux jours – de poésie jamais ».

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